Je me suis longtemps demandé si ce terme était en accord avec ce que je suis, s’il était cohérent. Cohérent pour moi. Comme beaucoup de mots, qui tous sont porteurs de sens, son utilisation aujourd’hui ne me convenait plus. Pire, j’en suis arrivé à ne plus vouloir être associé à ce terme. Thérapeute de ceci, thérapeute de cela, thérapie comme-ci, thérapie de ça… au plus je croisais de « nouveaux thérapeutes » ou de « nouvelles thérapies, » au plus je tendais à m’en éloigner. De manière assez étrange, cela faisait monter une colère sourde en moi et je pouvais montrer du dédain, voire même de l’agressivité envers quiconque s’affublait lui-même de ce terme.
Alors un jour, un jour de plus grande lucidité que les autres, j’ai entrepris d’aller chercher l’origine de ce déséquilibre, de ce désaccord profondément ancré en moi. Et comme je suis un garçon assez méticuleux, j’ai commencé mes recherches en suivant une méthodologie simple. Je suis donc allé chercher un dictionnaire.
Définitions
Le Robert nous dit : personne qui soigne les malades.
Et là d’emblée, ça coince. D’une part, je ne me suis jamais découvert la prétention de « soigner » qui que ce soit et d’autre part, je ne considère pas non plus les personnes qui viennent me voir comme des malades. Cela partait très mal pour que je me considère thérapeute.

Larousse nous dit : 1. Médecin qui étudie spécialement la thérapeutique. 2. Littéraire. Médecin en général. 3. Familier. Psychothérapeute.
Nouvel échec, je ne suis ni médecin, ni psychothérapeute et je n’ai aucune intention de chercher à approfondir dans ce sens. Je commençais à entrevoir pourquoi d’un côté j’étais en désaccord avec le terme et de l’autre, avec ceux qui se prétendent l’être. Mais je ne pouvais pas en rester là. Il y avait forcément autre chose, je ne me sentais pas rassasié par ces découvertes. Alors, comme tout bon linguiste (et je réalise que c’est peut-être un facteur de plus à mon intolérance, je suis linguiste…) je m’en allais explorer l’étymologie du mot. D’où vient-il ? Et pourquoi est-il apparu en premier lieu ?
Le Dictionnaire de l’Académie française : Du grec ancien therapeutês, « serviteur, qui prend soin de, serviteur ou adorateur d’un dieu » et « qui prend soin des malades, médecin », lui-même dérivé de therapeuein, « servir, être serviteur » et « soigner les malades ».
Bien entendu, on y retrouve le principe de soigner les malades et le fait d’être médecin. Mais, et c’est ce que j’étais venu chercher, on apprend aussi les autres fonctions englobées dans le terme, celles qui précisément sont tombées en désuétude. Celles qui en réalité avaient un sens pour moi et dont la disparition dans le collectif contemporain faisait monter en moi cette colère à l’encontre de ceux qui employaient et même emploient toujours aujourd’hui ce terme sans cette conscience de service, ou de Service.

Qui prend soin de. Serviteur. Un peu comme si le thérapeute était en réalité celui qui se met au service de quelqu’un dans le but d’en prendre soin. Et là, ça change tout. Parce que prendre soin de quelqu’un, ça n’a rien à voir avec le simple fait de le soigner. Prendre soin de quelqu’un ce n’est pas uniquement tenter de réparer les troubles ou dysfonctionnements du corps. Il le fait très bien tout seul, d’ailleurs, le corps. Prendre soin de quelqu’un c’est avant tout s’intéresser à la personne dans sa globalité d’être, en se mettant à son service, au service de ses besoins fondamentaux.
Ca, ça me parlait. Et ça me parle toujours aujourd’hui.
Seulement, je ne voulais toujours pas être associé à un terme amputé, un terme dont très peu de gens aujourd’hui connaissent l’étymologie. Et de plus, un terme employé comme un titre protégé alors qu’il ne l’est pas, ce qui fait que littéralement n’importe qui peut se prétendre thérapeute et faire des thérapies. Ce qui ne me dérange absolument pas en soi. C’est simplement que ça ne résonne pas du tout avec qui je suis et donc avec ce que je fais.1
Compagnon
Ainsi, une fois réconcilié avec le terme mais pas encore enclin à l’utiliser en l’état actuel, il m’a bien fallu me poser cette question assassine :
« Qu’est-ce que je suis, alors ? »
Comment me définir ? Ai-je réellement besoin de me définir ? Comment définir mon activité ? Qu’est-ce que je fais, en fait ?
Etrangement, la réponse est venue d’elle-même. Comme si tout-à-coup, le simple fait de la poser avait fait apparaître un fil lumineux qu’il me suffisait de suivre pour trouver la sortie de ce labyrinthe mental. C’était évident, moi, j’étais un accompagnateur. Un peu comme ces accompagnateurs de voyages scolaires. Ceux qui s’occupent un peu de logistique, un peu d’intendance, un peu du cadre, mais qui profitent quand même aussi du voyage. Accompagner les personnes qui en font la demande sur une partie un peu ardue de leur propre chemin, une partie où elles ont besoin d’être un peu soulagées de leurs bagages pour se concentrer sur leur cheminement, c’est cela que je fais.
Alors j’ai commencé à suivre ce fil. Accompagnateur ? Ce n’était pas précisément comme ça que je voulais me définir. C’était un bon début, mais encore un peu étriqué. Pas assez précis, trop vague pour qui j’espérais être. Alors le linguiste a une fois de plus pris le relais : « plus précis ? Commence peut-être par les mots de même racine ? »
Compagnon. Ca me plaisait déjà plus. Parce qu’au-delà du simple accompagnateur, le compagnon c’est à l’origine celui avec qui on partage le pain. Et tout s’est éclairé. Parce qu’évidemment, il est facile de partager le pain quand on en a en abondance, mais le compagnon valable lui, le partage surtout quand on en manque. C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnait un compagnon, oui ? Dans l’adversité. C’est celui qui est toujours là, celui sur qui on est sûr de pouvoir compter. Et c’est ça qui résonnait dans mon cœur. Celui sur qui on peut toujours compter et qui va tout faire pour faciliter l’épreuve commune. Sans parler de la vivre lui aussi avec nous, le compagnon fluidifie les choses, simplifie par sa simple présence et nous donne une autre façon de porter notre regard sur ce qui nous fait peur ou nous paraît insurmontable.
Et ce pain qu’il partage, c’est avant tout sa présence. C’est son savoir-faire des fois, ou sa bienveillance occasionnellement. C’est sa façon de porter son regard sur nous, de s’adresser à nous, sa confiance en nous qui fait souvent renaître notre confiance en nous-mêmes. C’est sa manière à lui de prendre soin de nous. J’étais arrivé bien loin du thérapeute du départ, mais j’étais beaucoup plus à l’aise à l’endroit où mes investigations m’avaient mené.
C’est cela que j’étais. Un facilitateur. Pas un sachant qui dicte la façon de faire à autrui, en donnant des recettes toutes faites à appliquer face à telle ou telle situation. Nous savons tous que cette méthode a ses limites. Sans ça, nous aurions un système de santé qui fonctionne et qui soigne tout et tout le monde.

Un facilitateur, un compagnon qui va prendre grand soin avant tout d’établir un espace-temps, un lieu en dehors du monde en un moment en dehors du temps. Un sanctuaire à l’intérieur duquel on peut se sentir réellement en sécurité, condition indispensable à la mise en œuvre du processus d’auto-guérison. Un endroit où l’on peut déposer armes et armure et se lancer à la recherche de qui on est vraiment, profondément, sans peur du jugement, de la bienséance et du conformisme.
Un endroit où l’on va pouvoir commencer à apporter des éléments de réponse à toutes ces questions auxquelles on évite bien souvent de répondre. Souvent par peur. Alors il nous faut nous les poser en un lieu et un temps où la peur n’existe plus.
C’est ce genre de pain-là que je veux partager. C’est ce genre de thérapeute que j’ai envie d’être. Avec des mots, certes, mais aussi avec les mains et surtout avec le cœur.
- Voir Les Trois Verbes. ↩︎

