Cela fait déjà quelques temps que j’avais prévu d’écrire un article à ce sujet, le voici donc. Dès les premiers instants où l’on se lance dans l’exploration du monde invisible, dans quelque branche que ce soit d’ailleurs, vont apparaître des termes comme « ancrage » ou « enracinement » ou encore d’autres termes synonymes. Et on va les entendre sur tous les tons, toutes les formes et parfois même à toutes les sauces : « travaille ton ancrage, tu n’es pas assez enraciné, il faut t’ancrer plus, etc… »
Et l’un des principaux problèmes que j’ai rencontrés a été de trouver une explication claire de ce que représentait l’ancrage, de ce que ça impliquait dans mon corps et donc une méthode simple pour pouvoir travailler, m’entraîner comme on me le demandait. Car oui, encore une fois, j’ai rencontré énormément de personnes qui m’ont conseillé de « bosser mon ancrage » mais très peu qui ont véritablement su m’expliquer comment, ou même simplement ce qu’était l’ancrage et ce que cela voulait dire… Alors une fois de plus, je vais essayer d’exposer ici l’état actuel de mes recherches à ce sujet. Non pas pour établir fermement LA définition de l’ancrage ou LA méthode pour l’améliorer mais plutôt dans le but de lancer le lecteur sur quelques pistes qui ont fonctionné pour moi et qui pourraient peut-être fonctionner pour vous. Ou tout au moins tenter de dissiper un peu ce brouillard persistant autour de ce qu’est réellement l’ancrage.
Ce que l’ancrage n’est pas
S’il apparaît difficile de prime abord de donner une définition claire de l’ancrage, ce que nous pouvons toujours faire c’est commencer par déterminer ce qu’il n’est pas. Et au risque de ne pas me faire trop d’amis, je vais vous exposer ce que je pense qu’il n’est pas.

L’ancrage n’est pas une simple visualisation
Malgré ce que l’on peut très (trop) souvent entendre, l’ancrage n’est pas simplement et uniquement le fruit de l’imagination. Il ne suffit malheureusement pas de simplement imaginer des racines pour en posséder, au moment précis où on en a besoin. Des racines, s’il faut représenter l’ancrage par ceci, on se doit d’en avoir en permanence si on veut survivre. Ce ne sont pas de simples outils à utiliser ponctuellement. Pourrait-on réellement imaginer un arbre, ou n’importe quelle plante, avec un genre de système racinaire rétractable ? Qui ne sortirait qu’au moment de se nourrir ou de résister au vent ? Comme une paille que l’on planterait dans un verre uniquement lorsqu’on a soif ? Non, vous pensez bien que non. Le système racinaire d’un arbre représente autant de ramifications que son système visible, de surface. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. En permanence. D’ailleurs, ce qui est en haut (dans ce cas précis) n’existe que par le développement de ce qui est en bas. Et inversément proportionnel.
L’ancrage n’est pas un « état modifié de conscience »
J’ai souvent entendu dire qu’il me fallait atteindre un état d’ancrage, que j’avais besoin d’être dans certaines conditions pour être ancré. C’est en partie vrai. Mais en partie seulement. En effet, se placer dans certaines conditions peut favoriser l’ancrage, tout comme on le ferait pour se connecter à quelqu’un ou quelque chose à distance, comme nous avons déjà pu le voir précédemment.1 Recréer certaines conditions, ritualiser certains moments peuvent effectivement optimiser mon ancrage. Mais optimiser est différent de créer de but en blanc. Si je n’ai rien à optimiser, ce n’est certainement pas le fait de me mettre dans certaines conditions qui va faire l’ancrage. Ca peut m’aider à aller dans le sens de l’ancrage, oui, mais c’est loin d’être suffisant. Ou même absolument nécessaire en ce qui nous concerne. C’est bien, il nous faut le faire si ça nous aide, mais il ne faut pas croire que ce soit obligatoire. D’ailleurs, je répète souvent à qui veut bien l’entendre qu’on ne se sert d’une béquille que lorsqu’on a du mal à marcher. La preuve étant que lorsque tout va bien dans notre motricité, on ne pense jamais à emporter une canne lorsqu’on sort. Ou alors uniquement par coquetterie. Et la coquetterie, même si on a le droit d’aimer le beau dans nos disciplines, est plus un frein qu’un tremplin. A mon avis en tout cas.
L’ancrage n’est ni une fin ni un objectif en soi
Effectivement, être solidement ancré, ou enraciné, ou le terme que vous préférez d’ailleurs, n’est pas un but en soi. On ne cherche pas uniquement et finalement à être ancré. Non, ce qu’on cherche la plupart du temps dans nos disciplines, c’est de l’élévation. Prendre de l’altitude pour avoir un meilleur point de vue. Un peu comme un poisson qui devrait sortir de son bocal pour s’apercevoir que l’eau qu’il contient n’est pas si propre que ça, par exemple. Tant qu’il est à l’intérieur du bocal et qu’il évolue dans une normalité (c’est-à-dire dans un environnement constant et en quelque sorte habituel) il ne peut pas porter de jugement objectif sur la qualité de l’eau du bocal. Et ce, aussi perspicace soit-il. Pour ça, il lui est nécessaire de pouvoir observer son propre environnement de l’extérieur.
Donc non, l’ancrage n’est pas une science finie, définie. Ce n’est pas une science du tout, d’ailleurs. Ce n’est pas une fin en soi mais plutôt une étape nécessaire à l’évolution de l’élévation. Un outil dont il nous faut apprendre le maniement, l’utilisation, comme n’importe quel autre outil. Mais comme n’importe quel autre outil, le posséder sans s’en servir est inutile. Et prend de la place sur l’établi pour pas grand chose.

Comment ça marche…
Et bien pour tout vous dire, je suis à peine plus avancé que vous sur la question. Et quand je dis « vous », il faut plutôt entendre « je suis à peine plus avancé que quelqu’un qui ne se serait pas posé autant de questions » alors que vous, si vous vous retrouvez ici, il y a de grandes chances pour que vous vous en posiez au moins tout autant que moi.
Donc mettons-nous d’accord sur le fait que nous en soyons au même point, à savoir avoir une vague idée de ce que l’ancrage n’est pas, mais que le plus gros du travail reste encore à faire.
L’ancrage c’est aussi de la mécanique
Dans de nombreuses disciplines corporelles qui se concentrent plutôt vers ce qu’il se passe à l’intérieur du corps, l’étudiant attentif saura reconnaître des enseignements sur la mécanique de l’ancrage. Je pense bien entendu à tous les arts martiaux dits « internes » et leurs dérivés (Taiji Quan, Qi Kung, Wushu, Nei Kung…) mais aussi à certaines formes de Yoga, à la danse classique ou même au golf ! En réalité, n’importe quelle discipline qui chercherait un résultat visible à l’extérieur du corps mais dont l’origine serait à l’intérieur du corps. Et ceci, à mes yeux, ressemble fortement au principe fondamental de ce qu’on appelle l’ancrage. Ce qui est en haut existe grâce à ce qui est en bas. Ce qui est dehors existe grâce à ce qui est dedans. Et même si cela peut paraître simpliste, qu’on ne s’y trompe pas. Et ce n’est pas un hasard si, pour atteindre un niveau sérieux dans n’importe quelle discipline que j’ai données en exemple, il faille un entraînement rigoureux, quotidien et de plusieurs (nombreuses) années. D’ailleurs j’ai bien dit disciplines corporelles et pas activités physiques. Pour développer son ancrage, il faut avant tout de la discipline. Dans tous les sens du terme.

L’ancrage c’est partout et tout le temps
Car oui, le principe de discipliner son corps c’est avant tout de le modeler, de le former (encore une fois dans tous les sens du terme). Ou comme disait un de mes anciens maîtres de Taiji : « Quitte à te croire prisonnier de ton corps, autant apprendre à t’en servir ». Et c’est la discipline qui finit, à force de temps et de pratique, par devenir la routine. On ne doit pas apprendre pour connaître, on doit apprendre pour oublier. L’information doit être tellement digérée que le corps n’a plus besoin de l’esprit pour y accéder. Elle fait partie intégrante de la définition du corps. Une autre fois, c’était un coach de hockey sur glace qui, avec ses mots à lui, avait réveillé ce sens de la discipline en moi : « Tu as réussi ? C’est bien. Maintenant, tu vas le refaire jusqu’à ne plus pouvoir rater ».
Et ce n’est pas non plus un hasard si on est capable de reconnaître cette discipline corporelle chez quelqu’un uniquement à sa façon de se déplacer dans l’espace (quand on croise une danseuse de ballet ou un artiste martial par exemple) ou même des fois uniquement à sa présence, à ce qu’il ou elle va rayonner. A sa façon d’être tout simplement ici et maintenant.

L’ancrage c’est aussi se rendre disponible
Un bon résumé de ce qu’est l’ancrage serait certainement de dire c’est être ici et maintenant. Vous l’avez déjà probablement entendu avant de le lire ici, d’ailleurs. Je l’avais aussi déjà entendu. Malheureusement, il m’a fallu de longues années de pratique pour pouvoir enfin comprendre ce que voulait dire ici et maintenant et encore quelques unes pour arriver ponctuellement à être ici et maintenant. Et tout aussi malheureusement, ce ne sont pas les personnes qui utilisaient ces termes qui étaient le plus à même de me les expliquer.
Ce qui est ressorti de mes expérimentations c’est avant tout que l’ancrage, si on peut effectivement dire que cela s’apparente à un acte conscient de présence, est un moyen efficace de se rendre disponible. Et je vais tenter d’exposer ce que j’entends par se rendre disponible.
Tout comme il existe une différence entre l’intention et la volonté, entre le service et le sacrifice2, il existe une différence fondamentale entre le fait d’être attentif et celui de se rendre disponible. Et cette différence est et demeure, dans les trois exemples cités, le mental. La volonté. Le vouloir quelque chose.
« Vouloir, c’est pouvoir », ou « quand on veut, on peut » sont des expressions qui, à mes oreilles, ont perdu énormément de leur sens. Ou plutôt ont dévié énormément de leur sens originel. Aujourd’hui, dans l’ère de la raison, de la réflexion, de la pondération on a vite fait d’oublier d’autres expressions qui pourraient éclairer celles-ci. Comme par exemple « le cœur a ses raisons que la raison ne peut comprendre ». Ou en d’autres termes ce que demande le cœur n’est pas toujours ce qu’aurait choisi la tête. Et c’est précisément là que le bât blesse. Qui est, ou devrait, être le décideur ? Le cœur (les envies, les inspirations…) ou la tête (la raison, le calcul, le pour et le contre…) ? Vous vous doutez bien que la réponse à cette question, en tout cas la mienne, ne va pas être celle qu’on nous inculque depuis notre plus tendre enfance. Non. Le chef, celui qui décide, c’est le cœur. La tête elle, ne devrait servir qu’à calculer toutes les possibilités de mise en œuvre des choix du cœur. En tout cas c’est ce que je pense. Non, penser n’est pas le bon terme ici, c’est ce dont je suis persuadé, ce en quoi j’ai foi. Et c’est sur cette foi que s’appuie la différence entre être dans l’attente de quelque chose et se rendre disponible. Quand j’attends quelque chose, comme un train sur un quai de gare, je sais qu’il va finir par arriver. S’il est en retard par rapport à l’horaire annoncé je vais même pouvoir me plaindre et pester contre la SNCF qui n’aura pas répondu à mes attentes. Même si de toute façon je n’avais aucun pouvoir sur l’heure d’arrivée du train, le fait qu’elle ne corresponde pas à ce qui m’a été annoncé me donne le droit d’être en colère. Ce qui, lorsqu’on prend un peu d’altitude, apparaît complètement idiot étant donné que je n’ai réellement pas mon mot à dire, ni sur l’heure supposée, ni sur le retard potentiel. Mais mon mental en profite pour exprimer son mécontentement d’avoir été trompé uniquement parce que ses plans ne sont plus ce qu’ils devaient être. Et ceci est symptomatique du fait de laisser le mental, le cerveau, la raison, décider. Si on a choisi le train pour des raisons de confort, d’emploi du temps ou de toute autre chose qui s’apparente de près ou de loin à un choix raisonnable, le moindre accroc au plan prend des proportions qui peuvent même devenir inquiétantes. Imaginez qu’en plus d’être en retard le wagon restaurant n’ait plus de sandwich au jambon alors qu’on comptait précisément sur ce sandwich… Impensable.
D’un autre côté, si on se place dans le choix du cœur, c’est-à-dire dans le choix de la destination, le moyen va immédiatement perdre toute son importance. Essayons d’imaginer un instant que j’ai eu envie de me rendre à Bouzigues. Et que ce choix demeure un choix du cœur, une envie profonde d’aller à Bouzigues et pas un choix mental. Pas un choix forcé par une étude spécifique qui dirait que Bouzigues est le meilleur endroit pour passer mon temps libre en fonction de toute une charrette de facteurs tous très réfléchis, jaugés, pesés, jugés… Non, je vais à Bouzigues parce que j’ai envie d’y aller, pas parce que je sais pourquoi je veux y aller. A ce moment-là, le cerveau, le mental, l’ordinateur entre en scène. C’est à lui de me trouver tous les moyens pour m’y rendre, de me donner tous les tarifs en fonction des différentes options de transport bref, toutes les possibilités qui s’offrent à moi pour me rendre à Bouzigues. Mais certainement pas les raisons que je pourrais avoir d’y aller, ou de ne pas y aller. Et je choisis le train. Et ainsi, que le train soit à l’heure, en retard, annulé ou même déraillé n’a absolument plus aucune importance. Puisque j’ai remis mon cerveau à sa place d’ouvrier (place à laquelle il excelle ceci étant), quoiqu’il advienne il sera prêt à me proposer une solution alternative si toutefois je devais vivre un épisode non planifié durant le voyage.
Et c’est exactement ce principe de fonctionnement que j’appelle se rendre disponible. Se rendre disponible aux aléas de la vie, sans chercher à tout garder sous le contrôle du mental et de la planification. Remettre le mental à sa place de centre de calcul et pas de centre de commande. Le garder sous le coude, disponible pour ce qui pourrait se présenter à nous. Et certainement pas essayer d’anticiper ce qui pourrait se passer, devrait se passer ou qu’on voudrait qu’il se passe. Le fonctionnement attentif. Celui qui ne peut nous amener uniquement à la frustration, à la déception et aux mauvaises surprises.
J’ai très souvent entendu dire qu’il fallait éteindre son cerveau pour être capable de s’ancrer. Aujourd’hui, je pense qu’il vaut mieux le remettre à sa juste place. Ne surtout pas l’éteindre complètement (chose que je n’arrive même pas à imaginer) mais plutôt le rendre disponible à nos désirs et envies et non pas lui laisser « l’initiative » de nos désirs et envies.

Pour conclure
Et bien nous nous apercevons que l’ancrage ou le fait d’être ancré ressemble plus à un style de vie, à une façon de voir, d’appréhender ou d’arpenter la vie qu’à une simple mécanique ou visualisation. Même s’il apparaît comme un outil, j’ai de plus en plus l’impression que ce n’est pas un outil comme les autres. Je ne suis pas certain qu’on puisse ne pas être ancré du tout à certains moments de la journée par exemple, et faire preuve d’un ancrage irréprochable à d’autres. Certes, il peut y avoir des variations dans les niveaux de son propre ancrage au fil du temps, mais ce n’est pas non plus une perceuse électrique qu’on branche pour s’en servir et qu’on range quand on n’en a pas besoin. Non l’ancrage, on en a besoin en permanence. On pourra toujours le travailler pour l’améliorer, ce qui ne peut être que bénéfique pour tout un chacun, à mon avis. Plus de présence, moins de contrôle (et donc d’énergie brûlée à appréhender des choses dont la grande majorité n’aura jamais lieu), plus d’acceptation et donc plus d’adaptation. Plus de fluidité, donc plus de simplicité, donc plus d’être.3
La manière que chacun choisit pour améliorer son ancrage importe peu. Il n’y a pas de recette miracle ou de discipline meilleure. Et surtout pas de volonté d’être meilleur ou d’avoir un meilleur ancrage. Il n’y a que des résultats. Le sentiment de se sentir à sa place et légitime en fait aussi partie. Qu’on choisisse la méditation, les arts martiaux, le golf, la marche à pied, le vélo, la course… ou même la cuisine dans mon cas, tout ceci n’a absolument aucune importance. Si la méditation n’est pas pour vous, n’en faites pas. La marche à pied fera tout aussi bien l’affaire. Allez dans le sens de votre être, pas dans celui des autres. Au plus vous serez ancrés, au plus vous vous rendrez disponibles, au plus vous vous élèverez. Et au plus vous serez justes (dans le sens de justesse) dans vos pratiques.
Je finirai simplement avec deux citations qui, je pense, résument à elles deux précisément ce que je ressens aujourd’hui, quand j’écris ces lignes.
Alexandre Dumas fils, écrivait dans la Dame aux Camélias :
« N’estimez l’argent ni plus ni moins qu’il ne vaut : c’est un bon serviteur et un mauvais maître. »
Et j’ai bien l’impression qu’il en va de même pour le cerveau.
Tandis que de son côté, Jean Giono nous éclairait, avec ses mots à lui, sur sa manière de méditer et de se rendre disponible :
« Si tu n’arrives pas à penser, marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche encore. »
- Voir Distance et Connexion ↩︎
- Sujets à paraître en tant qu’articles à part entière ↩︎
- Voir Les Trois Verbes ↩︎

